La lexicographie canadienne-française

La lexicographie française au Canada débute avec le recensement d'un certain nombre de particularités de la langue en usage dans les dernières années du Régime français et après la Conquête. Ces particularités sont contenues dans les manuscrits du père Pierre-Philippe Potier (1708-1781), un Français, et de Jacques Viger (1787-1858), un Canadien. Si les écrits du père Potier (Façons de parler proverbiales, triviales, figurées, etc., des Canadiens au XVIIIe siècle) visaient essentiellement à décrire les expressions et les mots qui se différenciaient du français de l'époque, ceux de Viger, premier maire de Montréal, trahissaient une certaine inquiétude quant à l'influence de l'anglais sur la langue franco-canadienne. C'est en 1810 que Viger avait entrepris la rédaction d'une œuvre qu'il ne publia jamais, mais dont le titre en est très significatif : Néologie canadienne ou Dictionnaire des mots créés en Canada et maintenant en vogue regroupe des mots « dont la prononciation & l'orthographe sont différentes de la prononciation & orthographe françoises » , aussi bien que « des mots étrangers qui se sont glissés » dans notre langue. La suite des travaux lexicographiques fut marquée par la succession de trois courants (réforme, revalorisation, reconnaissance), reflets de diverses attitudes à l'égard du français au Canada.

L'effort d'alignement du français canadien sur celui de France

Près de quarante ans après le recueil de Jacques Viger, un premier courant important s'amorça et couvrit la seconde moitié du XIXe siècle. Cette époque fut marquée, au plan lexicographique, par un mouvement normatif (ou prescriptif) qui fit naître un grand nombre d'ouvrages sous la plume de ceux qui craignaient pour la survie de la langue française au pays. On souhaitait une « réforme » du français du Canada. D'une part, on prenait conscience de l'écart qui existait entre le français canadien et le français de France, d'autre part, on s'indignait contre l'importante pénétration de mots et de sens de la langue anglaise, omniprésente dans toutes les facettes de la vie au Canada français. En conséquence, les ouvrages lexicographiques de cette époque sont imprégnés d'un souci de correction et de prescription, qui traduit un effort d'alignement sur le français de France.

La revalorisation des particularités du franco-canadien

Une seconde période, qui chevauche la précédente, débuta avec l'ouvrage d'Oscar Dunn en 1880. Dans son Glossaire franco-canadien, Dunn adoptait une approche descriptive qui se démarquait des ouvrages antérieurs (mis à part celui du père Potier). Ce glossaire fut suivi de plusieurs autres, dont celui de Sylva Clapin (Dictionnaire canadien-français), de Narcisse-Eutrope Dionne (Le parler populaire des Canadiens français), de la Société du parler français au Canada (Glossaire du parler français au Canada) et, plus récemment, du Trésor de la langue française au Québec (TLFQ) réalisé par des chercheurs de l'Université Laval (Québec). Ce courant entraîna la création de répertoires lexicographiques dans lesquels les auteurs donnaient l'origine et le sens de plusieurs mots particuliers au Canada au lieu de les proscrire systématiquement. D'une certaine manière, on cherchait ainsi à revaloriser l'image de la langue aux yeux des Canadiens français, en rappelant leurs origines françaises.

La reconnaissance du français canadien comme une langue

La parution en 1957 du Dictionnaire général de la langue française au Canada de Louis-Alexandre Bélisle ouvrit la voie aux répertoires dits « de langue générale », qui adoptèrent une approche tout à la fois normative et descriptive. À partir de ce moment, on vit apparaître des ouvrages lexicographiques qui englobaient les usages communs au français de France et les usages particuliers au français canadien. Ainsi, le français au Canada, maintenant décrit dans sa globalité, fut reconnu comme une langue à part entière. D'autres ouvrages de ce type ont été publiés plus récemment, dont le Dictionnaire de la langue québécoise de Léandre Bergeron en 1980, le Dictionnaire du français plus à l'usage des francophones d'Amérique (C. Poirier, L. Mercier et C. Verreault) en 1988 et le Dictionnaire québécois d'aujourd'hui (de Jean-Claude Boulanger et Alain Rey) en 1993. Parallèlement à ces publications qui privilégient une approche plus descriptive, il existe encore des outils lexicographiques normatifs, tels que les huit éditions du Dictionnaire de bon langage (à partir de 1914) ainsi que le Dictionnaire des anglicismes (1970) et le Multidictionnaire des difficultés de la langue française (1988).

Soulignons aussi l'élaboration d'un « dictionnaire du français standard en usage au Québec » effectuée par une équipe de l'Université de Sherbrooke. L'équipe de recherche, dirigée par Hélène Cajolet-Laganière et Pierre Martel (Facultés des lettres et des sciences humaines) et Chantal-Édith Masson (pour la partie informatique), prévoit la sortie du dictionnaire pour la fin de l'année 2011. Les auteurs entendent réaliser « un dictionnaire complet du français, intégrant les référents culturels québécois et décrivant le bon usage du français au Québec ». Le futur dictionnaire, de quelque 2 500 pages et comportant environ 60 000 articles, comprendra des exemples tirés d'un corpus de 50 millions de mots et de plus de 10 000 textes différents représentatifs du français standard en usage au Québec; il comptera également des citations d'auteurs et d'écrivains du Québec, mais également de la France et d'ailleurs dans la francophonie.

Les dictionnaires du français au Canada

À l'origine (dès 1743), la plupart des répertoires lexicographiques du français au Canada sont le fruit d'un travail individuel. Des gens de divers métiers (journalistes, traducteurs, professeurs, médecins, membres du clergé, etc.), intéressés par le français en usage sur le nouveau continent et préoccupés par les influences qu'il subit, collectent des données sur le parler de leurs compatriotes et publient leurs travaux. Ce n'est qu'au début du XXe siècle, notamment avec la fondation de la Société du parler français au Canada en 1902, qu'on voit apparaître les premiers travaux collectifs.

Ouvrages répertoriés

  • 1743-1758 - Père Pierre-Philippe Potier
    Façons de parler proverbiales, triviales, figurées, etc. des Canadiens au XVIIIe siècle
  • 1810 - Jacques Viger
    Néologie canadienne, ou Dictionnaire des mots créés en Canada et maintenant en vogue
  • 1841 - Thomas Maguire
    Manuel des difficultés les plus communes de la langue française, adapté au jeune âge, et suivi d'un recueil de locutions vicieuses
  • 1855 - Anonyme
    Dictionnaire des barbarismes et des solécismes les plus ordinaires en ce pays, avec le mot propre ou leur signification
  • 1860 - J.-F. Gingras
    Recueil des expressions vicieuses et des anglicismes les plus fréquents par un membre de la Société typographique de Québec
  • 1880 - N. Caron
    Petit vocabulaire à l'usage des Canadiens-français contenant les mots dont il faut répandre l'usage et signalant les barbarismes qu'il faut éviter pour bien parler notre langue
  • 1880 - Oscar Dunn
    Glossaire franco-canadien et vocabulaire de locutions vicieuses usitées au Canada
  • 1894 - Sylva Clapin
    Dictionnaire canadien-français ou Lexique-glossaire des mots, expressions et locutions ne se trouvant pas dans les dictionnaires courants et dont l'usage appartient surtout aux Canadiens-français
  • 1896 - Raoul Rinfret
    Dictionnaire de nos fautes contre la langue française
  • 1909 - Narcisse-Eutrope Dionne
    Le parler populaire des canadiens français ou Lexique des canadianismes, acadianismes, anglicismes, américanismes, mots anglais les plus en usage au sein des familles canadiennes et acadiennes françaises
  • 1914 - Étienne Blanchard
    Dictionnaire de bon langage
  • 1930 - Société du parler français au Canada
    Glossaire du parler français au Canada
  • 1957, 1971, 1979 - Louis-Alexandre Bélisle
    Dictionnaire général de la langue française au Canada
  • 1970 - Gilles Colpron
    Les anglicismes au Québec. Répertoire classifié
  • 1980 -1981 - Léandre Bergeron
    Dictionnaire de la langue québécoise
  • 1988 - A.E. Shiaty (P. Auger et N. Beauchemin)
    Dictionnaire du français Plus, à l'usage des francophones d'Amérique
  • 1988 - Marie-Éva De Villers
    Multidictionnaire des difficultés de la langue française
  • 1989 - Gaston Dulong
    Dictionnaire des canadianismes
  • 1992 - Jean-Claude Boulanger
    Dictionnaire québécois d'aujourd'hui
  • 1993, 1998 - TLFQ
    Dictionnaire historique du français québécois

La bibliographie des sources françaises

Blais, Suzelle. 1998. Néologie canadienne de Jacques Viger (manuscrits de 1810). Presses de l'Université d'Ottawa, collection Amérique française, 316 p.

Dugas, J.-Y. « Bilan des réalisations et des tendances en lexicographie québécoise », dans Revue québécoise de linguistique, vol. 17, no 2, 1988, p. 9-35.

Dulong, GastonBibliographie linguistique du Canada français, Québec, Les Presses de l'Université Laval, 1966, 167 p.

Juneau, MarcelProblèmes de lexicologie québécoise. Prolégomènes à un Trésor de la langue française au Québec, Québec, Les presses de l'Université Laval, 1977, 278 p.

Halford, Peter W.1994. Le français des Canadiens à la veille de la Conquête — Témoignage du père Pierre-Philippe Potier, s.j. Les Presses de l'Université d'Ottawa, collection Amérique française, 380 p.

Lapierre, André. 1981. « Le Manuel de l'Abbé Thomas Maguire et la langue québécoise au XIXe siècle », Revue d'histoire de l'Amérique française, vol. 35, no 3, p. 337-354.

Lavoie, Thomas. « Le projet d'Atlas dialectologique de la Société du parler français au Canada », dans Protée, automne 1979, p. 11-44.

McLaughlin, Anne. « Dictionnaire nord-américain de la langue française de Louis-Alexandre Bélisle », dans Langues québécoises, no 22, 1981, p. 72-73.

Mercier, Louis. Contribution à l'étude du Glossaire du parler français au Canada (1930), thèse de doctorat, Université Laval, novembre 1992, 552 p. et un tome d'annexes.

Mercier, Louis. « Informatisation et édition des relevés de l'enquête géolinguistique de la Société du parler français au Canada (1904-1907) », dans Dialangue, Université du Québec à Chicoutimi, 1999, vol. 10, p. 9-15.

Nemni, Monique. « Le dictionnaire québécois d'aujourd'hui ou la description de deux chimères », dans Cité libre, no 2, vol. XXI, avril-mai, 1993, p. 30-34.

Paré, Jean. « Une langue juste pour rire » dans L'Actualité, éditorial, 15 mars 1993, p. 10.

Patry, Richard. « Compte rendu du Dictionnaire de la langue québécoise de Léandre Bergeron », dans Revue québécoise de linguistique, vol. 12, no 1, 1982, p. 209-216.

Trudeau, DanielleLéandre et son péché, Montréal, Hurtubise, H.M.H., 1982, 125 p.

Verreault, Claude. « Dictionnaire de la langue québécoise de Léandre Bergeron », dans Gilles Dorion (dir.) avec la collaboration de Aurélien Boivin, Roger Chamberland et Gilles Girard, Dictionnaire des oeuvres littéraires du Québec, tome VI, Saint-Laurent, Fides, 1994, p. 229-232.